Face B, une revue qui explore les héritages culturels au travers de la langue
Pour son premier numéro, la revue portée par le média Bissai et les éditions Faces Cachées parle de langue et d’identité. Le recueil, entre témoignages personnels et analyses, donne avec bienveillance la voix aux personnes issues des diasporas. Echange avec Thu-An Duong et Chiguecky Ndengila, fondatrices de Bissai et de Face B.
Crédit photo : Gaël Rapon
MAARS : Avant de commencer, pouvez-vous revenir sur ce qu’est Bissai et comment Face B s’inscrit dans la démarche du média ?
Chiguecky Ndengila : Bissai est né du constat qu’on parle tout le temps d'immigration sans donner la parole aux principaux concernés. On utilise le format vidéo pour pouvoir interviewer des personnes qui racontent leurs témoignages afin d’humaniser les récits autour de l'immigration. Au fil du temps, on a vu que notre travail n’englobait pas que la question de l’immigration en tant que telle, mais aussi celle identitaire. Quand on est issu d’un contexte migratoire, il y a également les problématiques de transmission : Comment et qu'est-ce que tu transmets dans un contexte où tu as été déraciné ?
A cela s’ajoutent les enjeux d'archivage. Bissai est né en 2020, c'était une année assez difficile et complexe, que ce soit d’un point de vue racial avec ce qui s'est passé notamment, Georges Floyd et les manifs, Adama Traoré, la racisme anti-asiatique avec la Covid. Puis la crise sanitaire qui a entraîné les décès de plusieurs de nos aînés. Donc il y avait aussi une notion d'urgence de créer du contenu pouvoir archiver ces récits, ces expériences. De là est né le média, d'abord en vidéos puis en tant que blog. Par la suite, on a eu la chance d’avoir des opportunités. C'était vital par rapport à notre mission d'avoir des événements physiques pour créer des espaces de rencontre afin d’échanger, faire la fête ou guérir avec nos ateliers par exemple. La partie média on l'a aussi agrandie avec une newsletter et un podcast. Ainsi le format papier s’insère dans tous ces espaces.
Crédit photo : David Luu
MAARS : Comment vous est venue l'envie de faire une revue après les années d'existence de Bissai ?
Thu-An Duong : L’envie nous est venue assez vite parce qu’on part à la base d'un format qui est complètement en ligne. On a débuté exclusivement avec des vidéos, puis on a commencé à explorer un peu plus le côté édito avec les articles en ligne, les posts, on a développé aussi la newsletter et le podcast. Mais très rapidement, on s'est rendu compte qu'on voulait en faire un format papier. La création de contenu pour les réseaux sociaux est un travail difficile, chronophage et avec lequel il est compliqué d'aller en profondeur sur un sujet. Sur les réseaux l'information vient et repart. Par exemple, sur Instagram tu peux juste mettre dix slides ou alors une ou deux minutes de vidéo. On s’est dit aussi qu’il fallait qu’on investisse d’autres espaces, parce qu’avec le format en ligne on est très dépendantes des réseaux sociaux. Si demain Meta ferme, tout notre contenu s’en va.
C.N : Concernant la revue en tant que tel, à la base on voulait faire un recueil. L’idée était de faire un recueil à partir de témoignages qu'on a, où un chapitre est égal à un témoignage, pour justement être dans l'archivage de celui-ci et avoir un médium plus pérenne que les réseaux sociaux.
Quand on a décidé de contacter la maison d’édition Faces Cachées, l’équipe nous a orientées vers le format revue. En fait, rien qu'en parlant d'un chapitre du projet de recueil autour de la langue, on a réalisé que c'était un sujet beaucoup trop vaste pour être traité de manière aussi superficielle. On avait besoin de pouvoir avoir l'espace et le temps de le décortiquer.
On a commencé par la langue parce que c'était la thématique, parmi toutes celles que l’on avait en tête, qui donnait une image de toutes les questions issues de l’immigration, de l’identité et de la transmission. Elles sont hyper cristallisées à travers cette thématique là et c’est comme ça que nous sommes venues à un format pluridisciplinaire avec des chroniques, du récit personnel, des témoignages, des stats, des photos etc.
T.A.D : Le format papier nous a également parlé pour une question de transmission. Comme ce qu'on fait sur les réseaux n’est pas tangible, on voulait avoir un objet qu’on pourrait passer d’une génération à une autre — aux générations futures, mais aussi à celles de nos parents par exemple. Ils ne vont pas sur les réseaux voir ce qu'on fait. Ma mère jusqu'à ce que je sorte Face B elle n’était pas sûre de ce que je faisais en réalité.
Crédit photo : Gaël Rapon
MAARS : Tu parles justement de ta mère Thu-An, est-ce que la sortie de la revue vous a permis de créer des dialogues avec vos proches ?
C.N : Je n’irais peut-être pas jusqu’au dialogue, mais c'est la première fois que j'ai des personnes de la génération de mes parents, que ce soit mon père ou des tantes, qui me font un retour sur mon travail ; des parents de proches qui sont aussi pas mal émus et se sont reconnus par rapport aux témoignages. C'est hyper cool parce que, même si quand on a démarré on a beaucoup interviewé cette génération-là, finalement'est pas celle dont on a le plus de retours sur le travail qu'on peut faire sur les réseaux ou nos événements. J’ai eu plus de reconnaissance de la part de certains membres de ma famille avec la revue que via ce qu’on faisait avant.
T.A.D : Avec Chiguecky on a toutes les deux participé avec nos parents à une vidéo sur notre média. Donc forcément l'essence même de la création de Bissai c'est de mieux comprendre nos aînés et nos familles. Cela fait partie aussi des échanges qu’on essayait d’avoir avec nos parents. Comme on avait déjà commencé à déclencher des conversations, les choses se sont faites progressivement.
Quand on a sorti la revue, elle a été hyper bien accueillie par nos proches et notamment nos parents, parce qu’ils valorisent plus le format papier que les réseaux sociaux. Ils ne comprennent pas forcément les réseaux, donc le fait de voir qu’on est éditées par une maison d’édition, que c'est imprimé, disponible à la Fnac et dans des librairies, aux yeux de nos familles ça donne une légitimité à notre travail. Pourtant, le contenu est le même sur les réseaux ou en format papier. Cela leur permet aussi de se poser, d'avoir le temps de lire, ce qui ouvre des conversations aussi. Notamment sur les textes qu'on a écrit, ma mère a lu mes textes et on a un peu parlé après.
“Quand la langue raconte nos identités”
Crédit photo : Gaël Rapon
MAARS : Vous parliez du choix du langage comme thème de la revue, pourquoi était-il pour vous essentiel de parcourir cette thématique en premier ?
T.A.D : Comme disait Chigueky tout à l’heure, la langue est un sujet qui revient souvent sur la table. La langue en elle-même rassemble énormément de rapports d’un individu vis-à-vis de sa culture d'origine, ses connaissances liées à son pays… Il y a plein de choses qui y sont liées individuellement. Aussi, cela catalyse énormément dans un système de domination comme la francophonie ou la colonisation. La langue permet d'expliquer énormément de choses sur les liens de domination qui existent entre différents pays ou régions du monde.
De ce fait, on s’est dit que parler de la langue dans le premier numéro était la meilleure manière de faire une cartographie des sujets qu’on traite. Chaque personne a une expérience qui est assez particulière avec le rapport à la langue. C'était donc une bonne thématique pour pouvoir montrer une diversité et une pluralité de récits autour d’un sujet qui touche toutes les personnes issues des diasporas.
C.N : Je pense que le fait qu'on soit passionnées et surtout qu’il n’y ait pas grand-chose sur cette question-là sous le prisme de personnes racisées, nous ont permis d’avoir plein d’idées de thématiques qui pouvaient être traitées au-delà de nos propres expériences. Une fois qu’on était au clair sur les thématiques, on a échangé avec la maison d’édition qui nous a accompagnées et on s’est demandé à qui faut-il donner la parole pour qu’elle soit vraiment représentée par des personnes concernées ? Il était d’ailleurs évident que des témoignages écrits apparaissent au-delà des chiffres de l'enquête pour donner la parole à notre communauté.
Mai, crédit photo : Gaël Rapon
MAARS : Au sein de Face B on trouve les récits de personnes comme Mai, autrice du roman graphique Vê qui traite de son retour au Vietnam, ainsi que le journaliste et auteur Anas Daif. La section Le saviez-vous donne aussi la voix à des spécialistes. Comment avez-vous choisi les personnes intervenant dans la revue ?
C.N : Les invités étaient des personnes de notre environnement qui étaient pertinentes pour la revue. Il s’agit de sujets extrêmement complexes et personnels qui demandent une certaine vulnérabilité. Il était donc normal de travailler avec des personnes avec lesquelles nous avons une confiance mutuelle et qui, de par leur travail, ont montré un intérêt pour cette thématique et l’angle qu’ils ont décidé d’aborder dans la revue.
Assez naturellement, on s’est entourées de personnes comme : Anas Daif, Franck Lao, Souba Manoharane-Brunel, Sanaa Roukia, Mai et François Oulac pour les textes. On a géré la production avec l’équipe bénévole de Bissai, Selena Dahajee a par exemple réalisé toute la direction artistique du projet, elle a fait un travail incroyable. Sur la partie graphique, l’illustratrice Hina Hundt et le photographe Gaël Rapon font partie des premières personnes que nous avons contacté car on aime leur travail et on est alignés dans cette mission de rendre hommage aux nôtres.
T.A.D : Très rapidement, on s’est dit qu’il fallait parler du sentiment d’illégitimité, de la non-transmission, de la hiérarchisation et de comment on se réapproprie tout ça. Ce sont les thèmes qui se retrouvent dans les chapitres : La langue des légitimités, La langue et ses silences… On avait déjà une trame en tête, on a contacté les gens par chapitre et après on leur donnait carte blanche au sein de ce dernier.
“Un projet d’amour des nôtres, pour les nôtres”
Crédit photo : Gaël Rapon
MAARS : A la page 7, vous dites que “cette revue est une lettre d’amour” pour les personnes qui “n’ont pas toujours su trouver leur place en France ou ailleurs”. La section Entre vous & moi permet d’en apprendre plus sur vos propres rapports avec les langues et la place que celles-ci occupent dans vos quêtes identitaires.
C.N : Notre fil rouge chez Bissai est de s’adresser à la fois aux générations aînées et à la nôtre. C’est pour cela qu’assez rapidement on a fait une série de vidéos avec des enfants d’immigrés car on a besoin aussi d’explorer nos propres expériences. En même temps, ce qu’on crée doit pouvoir aussi servir aux personnes qui arrivent après nous pour que leur conception identitaire puisse se faire de manière plus simple.
Cette notion de lettre d’amour c’est aussi parce que la langue est un sujet qui cristallise tellement de choses sur les questions d’identité, de complexes intériorisés, d’assimilation et de honte, que l’idée est qu’une fois que les gens ont lu la revue – peu importe leur rapport à leurs langues – il y ait une forme d’indulgence envers eux-mêmes. Une indulgence aussi envers nos parents, car la problématique de la transmission fait qu’on a tendance à leur en vouloir de ne pas avoir transmis, de ne pas bien parler français, d’avoir à traduire… Il y a toujours une forme de culpabilité, que tu la portes sur toi-même ou sur ton entourage. C’est pour cela qu’on a voulu terminer par un chapitre positif. Afin que, peu importe où tu en es, tu puisses réussir à te trouver en paix avec ton rapport à la langue. Le tout en étant enrichi.e des différentes expériences que tu as pu lire et rempli.e d’un amour pour toi, pour les tiens.
T.A.D : C’est dans l’ADN de Bissai. On a un média qui traite des sujets anti-racistes pour les personnes racisées. Notre public est composé de personnes issues des diasporas, qui vivent en France ou dans d’autres pays occidentaux et qui arrivent à se retrouver dans nos récits. Le projet Bissai derrière c’est un projet d’amour des nôtres, pour les nôtres. Au-delà de Face B, cette notion elle est vitale au sein du collectif. Le but étant que les gens apprennent à s’aimer.
Pour les Entre vous & moi, au début on n’avait pas pour vocation de tous les écrire à deux. La maison d’édition nous a dit que c’était bien que les lecteurs puissent apprendre à nous connaître un petit peu plus. Pour ce numéro on a donc pris la parole dans les quatre Entre vous & moi, mais ce n’est pas sûr qu’on le fera à chaque fois.
Thu-An et Chiguecky, crédit photo : SeeDreeks Photography
MAARS : Lire la revue donne l’effet d’une thérapie. On retrouve également vos plumes dans deux sections Récit, est-ce qu’écrire a été pour vous aussi une forme de thérapie ?
C.N : Oui totalement. J’aime beaucoup écrire de base, mais j’écris rarement des textes du type Récit donc c’est vrai que ça a été assez compliqué à rédiger, tant dans la forme que dans le fond. Car comme disait Thu-An, quand on a pensé le projet on ne pensait pas se mettre autant en avant et entrer autant dans nos intimités. Ce n’est pas évident de le faire car j’ai un rapport très complexe avec la langue, qui s’est apaisé notamment avec l’écriture de Face B et la lecture des autres textes. Mais c'est vrai que ça a réveillé en moi des formes de traumas que je n'avais pas encore bien géré. Poser tout cela sur le papier m’a forcé à accepter cette réalité et être prête à partager avec des inconnus.
Comme tu le dis, ça a été hyper thérapeutique, mais comme tout ce qu'on fait chez Bissai. Par exemple, j’avais pleins de complexes avec le fait de ne pas maîtriser ma langue. Mais en discutant avec Thu-An ou d'autres, je réalise que même quand tu maîtrises ta langue, il y a encore des questionnements sur le fait d’arriver à la transmettre à son enfant par exemple. Dès lors qu’il y a migration, la situation est complexe quoi qu’il arrive. Être en paix avec ça et voir comment d’autres personnes se réapproprient leurs identités, leurs cultures – en maîtrisant la langue ou non – ça enrichit tellement qu’effectivement, écrire a été hyper thérapeutique.
T.A.D : Bissai c’est une thérapie géante. Pour moi ça a été un peu différent, car je n’ai pas forcément un rapport traumatique à la langue étant donné que je la maîtrise. Au-delà de faire un travail sur moi et poser des mots sur ce que je vis, cela m’a vraiment permis de me situer dans l’ensemble des expériences qu’on a illustré.
MAARS : Comment avez-vous choisi ce dont vous alliez parler ?
T.A.D : On s’est calées sur les chapitres, puis on a écrit assez librement au sein de nos thèmes. Par exemple, on savait que Chiguecky allait être sur le chapitre de la non-transmission et moi celui sur la légitimité. J’avais à peu près une idée de ce dont je voulais parler, puis je me suis laissée guider par l’écriture. Dans La langue et ses silences, j’ai écrit le texte L’assimilation est un leurre. Je voulais parler de ce que veut dire le terme assimilation quand tu maîtrises ta langue ou non, quand tu maîtrises très bien le français en tant qu’enfant d’immigré.s, quand tu la pousses au bout etc.
C.N : De mon côté, il y a une partie des textes que j’ai écrit au tout début du processus et d’autres à la fin. Comme cela s’est fait sur un temps long, il y a des textes comme Le français, mon privilège que je n’aurais jamais pu écrire au tout début du projet. Je n'avais même pas encore réalisé que le fait de parler français, même dans mon pays d’origine, c'était un privilège. Ainsi, c'est plus mon évolution dans le temps qui m’a guidée une fois qu’on s’était mises d’accord sur les chapitres. L’idée était d’être la plus sincère possible.
Crédit photo : SeeDreeks Photography
MAARS : Si vous aviez pu ajouter un cinquième chapitre à la revue, quel en aurait été le sujet ?
T.A.D : Etant une revue sur les langues, en France – portée exclusivement par des personnes issues de pays qui ont été colonisés par la France et par des pays francophones – on s’était dit qu’on aurait pu faire un chapitre entier sur la Francophonie. Mais au final on l’a regroupé avec le thème de la hiérarchisation.
C.N : L’autre point qui aurait pu faire office de cinquième chapitre est le rapport entre la langue et le capitalisme, ainsi que la valeur économique des langues. Selon le niveau de puissance d'un pays, son développement ou sa côte via la pop culture, une langue peu devenir stylée – que ce soit le mandarin avec le développement économique de la Chine ou les langues nigérianes maintenant que tout le monde chante de l’afrobeat. Il peut être intéressant de creuser comment le capitalisme a rendu économique quelque chose qui de base est surtout de l’ordre de la communication, de l’échange et de la culture.
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