Home of irony : Exil, identité et art - rencontre avec Hyewon Mia Lee

Que signifie “home” lorsqu’on change de pays, de langue et de repères ? Avec Home of Irony, l’artiste coréenne Hyewon Mia Lee explore cette quête d’appartenance en associant expériences intimes et poésie. Présentée du 1er au 31 mars au Pavillon des Canaux dans le cadre du festival POP MEUFS 2025 — MAISON PLUR·IEL, son exposition dessine un chez-soi qui dépasse les frontières visibles.

Crédits photos : à gauche l’artiste Hyewon Mia LEE, à droite Broken love d’oeuf par Hyewon Mia Lee (2021)

MAARS : L’exposition s’intitule Home of Irony, pourquoi avoir choisi ce thème ?

Hyewon Mia Lee : Pour cette nouvelle exposition, j’expose les œuvres que j’ai réalisées entre le moment où je préparais mon départ de la Corée et mon arrivée en France. C’est une période où je déménageais beaucoup ; j’ai vécu à Rouen puis à Strasbourg, où j’ai eu une vraie réflexion par rapport à la maison. Là-bas, j’ai eu beaucoup de mal à trouver un appartement parce que je n’étais pas européenne, j’ai eu aussi des problèmes de visa.

Tout ça m’a fait me questionner pendant longtemps sur ce que l’on met derrière le terme « home ». Je trouvais cet endroit physique à travers mes relations, la musique, un plat que je réalisais avec les ingrédients que je trouvais en France. C’est pour cela que j’ai intitulé l’exposition Home of Irony. L’espace d’exposition et le sujet correspondent parfaitement puisque le Pavillon des Canaux a gardé ses allures d’habitation.

Crédit : Le paysage planté comme les cheveux de poupée, Hyewon Mia Lee (2021)

Dans mes images, il y a beaucoup de mises en abîmes de maisons, de situations où elles s’embrassent, où une vielle baraque va à la pendaison de crémaillère d’une nouvelle. De façon ironique, je représente toujours ces maisons en forme de carré avec le toit en triangle. Cette figure est très familière pour moi, j’y suis attachée alors que je n’ai jamais vécu dans ce type de domicile. D’ailleurs c’est ce qu’on dessine tous lorsqu’on nous demande de dessiner une maison, comme si tout le monde était hypnotisé par cette image. Par contre, chacun.e a une représentation différente de ce que l’on retrouverait à l’intérieur de ce foyer.

MAARS : Qu’est-ce qu’il y aurait dans la tienne ?

H.M.L : Il y aurait ma baby chienne. Elle est partie, mais quand j’imagine cette home je pense toujours à elle, son odeur. Mes parents ne seront jamais d’accord avec ça, mais il y aurait aussi mes ami.e.s. J’aime bien inviter les gens, que le brouhaha remplisse l’espace. Je n’arrive pas à imaginer un chez-moi silencieux. Il y aurait aussi des odeurs de cuisine, une grande table, des canapés confortables.

Crédit : Pique-nique de guerriers, Hyewon Mia Lee (2021)

MAARS : Comment ton expérience a influencé ta démarche artistique ?

H.M.L : J’ai voulu quitter la Corée parce que je suis lesbienne et que lorsque j’y étais j’avais toujours peur d’en parler ou même d’y penser. Je me disais qu’un jour je sortirais de cet environnement qui me limite, pour m’installer dans un endroit où je pourrais vivre en étant moi-même. Je souhaitais aussi découvrir un pays inconnu. J’ai choisi la France parce que je pensais que c’était plus féministe. En arrivant ici, je me suis rendu compte qu’il n’y a pas d’endroit idéal pour les femmes.

J’y ai également vécu mes premières confrontations au racisme. Quand j’ai annoncé à mes parents que j’aillais en France, mon père m’a dit que je rencontrerai des personnes méchantes et que c’est ok de revenir en Corée. En arrivant ici j’ai pris conscience de ses mots, parce que c’est difficile de croiser des gens qui te détestent juste pour ton apparence physique ou ton origine. Surtout que je n’ai jamais pensé à ça quand j’étais en Corée. Je savais que le racisme existait, mais je ne me rendais pas compte de son impact.

Crédit : Chuchoter une chute, Hyewon Mia Lee (2024), photo par Nicolas Lebeau

Ces situations m’ont beaucoup touchée et sont devenues des inspirations pour mon travail. Je crée beaucoup d’images, il s’agit d’un medium qui se consomme très facilement alors qu’il peut aborder des thèmes violents comme le sexisme ou le racisme. Pour moi, l’image peut être volumineuse, en mouvement. En Corée j’étudiais l’animation, ce qui a joué sur ma perception de l’image comme étant un support très flexible. Mais en France j’ai eu des professeurs qui ne l’envisageaient que sous sa forme plate et rigide. En changeant d’école j’ai essayé d’aborder plus cette idée d’image en relief. L’exposition témoigne de ce changement car les œuvres présentées sortent progressivement de leurs cadres.

Les questions de colonialisme et de racisme faisaient toujours partie de mon quotidien. Une fois je m’entendais bien avec une fille, mais quand je suis allée chez elle j’ai vu une affiche avec le drapeau impérial japonais [NDLR : La Corée a été annexée de force par le Japon en 1910, faisant du territoire une colonie de l’Empire japonais jusqu’en 1945]. Il m’arrivait aussi qu’en date des personnes confondent cultures coréenne et japonaise.

J’essaie d’aborder ce sujet en l’associant avec des figures familières comme les amoureuses ou la maison. Il y a vraiment tout ce que je ressens en tant que femme lesbienne, asiatique et coréenne qui est imbibé dans mon travail.

Crédit : Si t’étais mort je passerais à ton enterrement, Hyewon Mia Lee (2024), photo par Nicolas Lebeau

MAARS : Est-ce qu’il y a certaines techniques ou matériaux que tu vas privilégier dans tes œuvres ?

H.M.L : J’essaie de réfléchir à la manière dont chacun des matériaux que j’utilise résonne avec mon sujet. Quand je créais des images plates, j’utilisais beaucoup de papier coréen hanji avec de l’aquarelle coréenne. Lorsque la texture poudrée se dilue avec de l’eau, il y a comme des petits grains de sable qui se forment.

Pour les œuvres en relief, je rassemble des matériaux différents pour en faire un seul corps : le bois, le silicone, le tissu. J’essaie de les attacher de manière uniforme, comme si c’était naturel de les voir ensemble. J’aime beaucoup les matériaux chauds. Toucher du bois permet d’imaginer différentes choses, je peux penser à la peau fine de ma copine ou la main de ma mamie.

Dans cette exposition il y a un peu de tissu et de formes de coussins avec des œuvres comme : Broken love d’œuf ou Egg yolk tombe amoureux. Le tissu permet de décrire les volumes dans l’image. Il y a également beaucoup d’illustrations réalisées avec le hanji. J’espère que les spectateur.ices pourront ressentir les œuvres avec leurs propres points de vue et imaginer des histoires nouvelles, bien que les titres des œuvres peuvent donner des indices.

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