Bad Bunny : Un nouvel album emblème de l’identité portoricaine
DeBÍ TiRAR MáS FOToS rend hommage à son île natale et dénonce la gentrification qu’elle subit.
Crédit photo : Bad Bunny
Avec DeBÍ TiRAR MáS FOToS Bad Bunny retourne aux origines, à l’île qui l’a vu naître sous le nom de Benito Antonio Martínez Ocasio, puis grandir jusqu’à devenir la superstar que l’on connaît aujourd’hui. Lettre d’amour et de résilience adressée aux portoricain.e.s, le sixième album studio de l’artiste sonne déjà comme un classique. Et il y a de quoi. Des sonorités aux visuels, Benito rend un hommage complet à Porto Rico, le tout sous fond de lutte face à la gentrification qui menace l’île.
Une tracklist truffée de clins d’œil à la culture boricua
L'album débute sur Un Verano en Nueva York de El Gran Combo de Puerto Rico et Andy Montañez, reconnu comme l'un des grands tubes de la salsa portoricaine des années 1970. Des sonorités house et dembow y sont incorporées pour un NUEVAYoL fidèle à la signature de l’artiste. Dtmf commence donc à New-York, l’Etat qui a vu apparaître les premières diasporas portoricaines dans les années 1950. Dans les paroles, Bad Bunny fait référence à l’une des figures emblématiques de la communauté portoricaine de New-York : “Un shot de cañita en casa de Toñita, P.R. se siente cerquita” un shot de cañita – rhum portoricain – chez Toñita, Porto Rico semble proche. Toñita, de son nom complet Maria Antonia Cay, tient l’un des derniers social clubs caribéens de la ville.
Crédits photos : Maria Antonia Cay alias Toñita par José A. Alvarado Jr. pour The New York Times
Les paroles du deuxième morceau continuent les hommages à la scène musicale portoricaine. VOY A LLeVARTE PA PR, soit littéralement “Je vais t’emmener à Porto Rico” foisonne de références à des titres emblématiques du reggaeton boricua des années 2000, parmi eux : Cazando Voy de Angel y Khriz (2002) et La Barria de Wisin & Yandel (2005).
Porto Rico, nous y est. Bad Bunny nous le fait bien comprendre tout au long de l’album grâce à une série de featurings avec des artistes portoricain.e.s issus de genres tels que le reggaeton et la trap latino avec Omar Courtz et DeiV (VeLDÁ) ; ainsi que des rythmiques plus traditionnelles comme la plena du groupe Pleneros de la Cresta (CAFé CON RON). Sur BAILE INoLVIDABLE ce sont les jeunes musiciens de la Escuela Libre de Música que l’on retrouve, pour un titre que Benito considère comme l’une des meilleures expériences de création musicale qu’il ait vécues.
Dénoncer la gentrification de Porto Rico
Dans une récente interview Bad Bunny confiait que parfois, c’est quand on est loin de quelque chose que l’on parvient à mieux le voir. Si la musique lui a permis de voyager et faire des rencontres, elle l’a aussi doté d’une voix qui hurle pour la préservation de son île ; un cri en vingt-quatre images par seconde écrit et réalisé par Benito et le producteur portoricain Arí Maniel Cruz Suárez. D’une durée de 12:58 minutes, le court-métrage éponyme à l’album dévoile un Porto Rico du futur transformé par la gentrification et l’homogénéisation culturelle. Là-bas, l’anglais remplace l’espagnol, la plena se substitue au rock et le quesito (pâtisserie portoricaine) se cuisine sans fromage.
Aujourd’hui, l’île est considérée par la Cour Suprême des Etats-Unis comme un territoire leur appartenant sans pour autant être un État. Ce statut aux allures coloniales permet aux étatsuniens de s’y installer sans visa, accélérant le tourisme de masse et son lot d’enjeux. DeBÍ TiRAR MáS FOToS dévoile donc un monde pas si éloigné de la réalité, avec lequel interagissent un Benito âgé – joué par le poète et acteur portoricain Jacobo Morales – et un sapo concho, espèce emblématique de Porto Rico.
Crédit : affiche du court-métrage DeBÍ TiRAR MáS FOToS de Benito A. Martínez Ocasio et Arí Maniel Cruz Suárez
Sur TikTok, les paroles de LO QUE PASO A HAWAii tournent en boucle : “Quieren quitarme el río y también la playa, quieren el barrio mío y que abuelita se vaya. No, no sueltes la bandera ni olvides el lelolai. Que no quiero que hagan contigo lo que le pasó a Hawái” Ils veulent m'enlever la rivière et la plage, ils veulent mon quartier et ils veulent que ma grand-mère parte. Non, n'abandonnez pas le drapeau et n'oubliez pas le lelolai. Je ne veux pas qu'ils vous fassent ce qui est arrivé à Hawaï. Ici, l’artiste dénonce l’envahissement et la privatisation du territoire portoricain. PR est mis en parallèle avec Hawaï, les deux archipels avaient été envahis de manière similaire par les Etats-Unis au XIXème siècle. Dépossédée, Hawaï a subi une suppression importante de sa culture et de ses natifs. Le scénario semble inévitable pour Porto Rico dont la gentrification alimente l’émigration massive de sa population : il y a désormais plus de portoricains qui vivent dans les 50 États des USA que sur l’île.
Toutefois, n’oublions pas le Le Lo Lai – mélodie vocale évoquant pour beaucoup les sentiments de chez soi et d’appartenance – que Bad Bunny chante au refrain, rappelant qu’il est nécessaire de rester résilient.e dans cette lutte pour la préservation de l’identité portoricaine.